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29/11/2017

TIM BUCKLEY

Ça se passait au Forum de Montréal, au milieu des années 70, dans un autre millénaire. Ce soir-là, il y avait trois noms à l'affiche, Tim Buckley, Curtis Mayfield et Frank Zappa. Buckley devait réchauffer la salle, Zappa était la grande vedette de la soirée, Curtis Mayfield je me demande encore ce qu'il foutait là, enfin, bref. Buckley arrive avec ses musiciens et une douze cordes électrique, ils se mettent à jouer, le monde continuaient à entrer, la moitié de la salle était debout, l'autre moitié des spectateurs cherchaient leurs sièges, les lumières étaient pas encore complètement éteintes dans la place, tout le monde parlait, personne écoutait. Le son était pourri comme d'habitude à l'époque, personne au monde savait quoi faire pour que de la musique « live » puisse être écoutable dans ce genre d'endroit-là. Le son était pourri, mais la musique était bonne, très bonne, même, très étrange, très envoûtante. Buckley jouait de la guitare, mais son véritable instrument c'était lui-même, c'était la voix qu'il avait. Ce gars-là était un vrai chanteur, pas un « chanteur de rock » ou de ceci ou cela, un vrai chanteur, quelqu'un qui sait comment faire et qui a ce qu'il faut pour le faire, un organe incroyable, un véritable don de la nature. Les chansons étaient longues, toutes déformées, hallucinantes, méconnaissables, nous autres on connaissait les versions studio, acoustiques, on avait jamais entendu Buckley « live », électrique, avec un « road band ». Il était dans son élément, qui était pas le studio, mais la scène, parce que quand on peut chanter comme ça, on joue de sa voix comme d'un instrument qu'on laisse s'explorer lui-même et improviser et jubiler, et alors la « chanson » devient un format qui veut plus dire grand-chose, d'une certaine manière. La dope était bonne aussi, ce soir-là, à chaque coup il nous fallait un bon cinq minutes avant qu'on arrive à reconnaître une chanson des albums « Blue Afternoon » ou « Happy Sad », mais c'était pas grave, Buckley les étirait toutes pour mieux pouvoir jammer comme un malade avec ses musiciens et nous autres on était aux anges. C'était pas le cas pour tout le monde, Buckley a jamais été vraiment connu, dans le milieu francophone, à Montréal, c'était pas sa crowd, les Anglos le connaissaient un peu plus, mais pas tellement non plus, il était pas et il a jamais été une star comme Elton John, ou David Bowie, mettons. Bref, ce qui devait se produire s'est produit, Buckley s'est fait huer comme du pourri, une « chanson » après l'autre, va-t'en, étouffe-toi, on veut Zappa, we want Frank, etc. Buckley finit son set, impeccable, et il disparaît. La fille avec qui je suis me dit : « On devrait essayer d'aller le voir ! », une idée folle, sans bon sens, je dis : « OK ! », et on y va, on descend au « parterre », sur la « patinoire », on s'avance jusqu'à la scène, et là, sur le côté de l'estrade, il y a un petit bonhomme bien habillé, avec une belle tête frisée et des souliers vernis, sans lacets mais avec une petite boucle en cuir sur le dessus, et des pantalons propres, pas des jeans mais des pantalons, il est en train de ranger sa guitare dans un étui qui est posé sur le sol, personne fait attention à lui, il est comme seul au monde, c'est comme s'il avait même pas de loge, aucun « roadie » pour s'occuper de lui ni rien, il va mettre sa guitare dans l'étui et il va prendre l'étui et il va s'en retourner chez lui en Californie et il a un visage épouvantable, il est pas en colère, il a pas envie de tuer, il y a juste une épouvantable déception, une épouvantable tristesse sur son visage et dans ses yeux, il est tout mince et tout fragile, tout petit, cinq pieds huit, peut-être, avec la voix qu'il a, il se redresse et il m'aperçoit et je lui tends la main par-dessus la barrière en métal et je lui souris et je lui dis « Thank you » et il me sourit et il me serre la main et toute la tristesse et toute la déception se sont effacées de son visage, il a fait ma soirée, Tim Buckley, moi je viens de faire la sienne.

Dimanche 21 décembre 2003

 

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